1ère notion: le vivant (notion S)
Si l’étude des mécanismes du vivant découle plus logiquement de la biologie, la réflexion trouve également son intérêt pour le vivant. En effet, l’étude du vivant est en ceci particulière que dans son cadre, l’homme qui étudie est non seulement l’expérimentateur, mais également l’expérimenté, puisque l’objet de son étude le définit également lui-même.
Dès lors, l’étude philosophique du vivant se portera forcément sur les implications des recherches sur le vivant pour l’homme. Ainsi, c’est notamment dans l’étude de la naissance de la biologie, en tant que discipline étudiant le vivant que nous pourrons trouver une première source de réponse quant au rapport de l’homme au vivant.
Si la biologie apporte une réponse d’un point de vue historique quand nous observons son évolution, c’est face aux nouvelles considérations scientifiques sur le vivant que la philosophie trouvera sa véritable utilité, en posant notamment le problème de l’éthique qui peut en découler.
Notre conception du vivant modifie-t-elle notre conception de l’homme ?
Pour répondre à cette question, nous verrons dans un premier temps l’évolution de la conception sur le vivant, tant dans son explication ponctuelle du phénomène (c’est-à-dire dans l’explication du phénomène de la vie chez un individu) que dans son explication trans-générationnelle, c’est-à-dire dans les rapports des espèces les unes avec les autres. Enfin, nous verrons comment notre vision sur le vivant modifie notre conception du devoir sur ce vivant.
Antiquité : Aristote
Renaissance : Harvey (+ Vésale, Vinci)
Moderne : Lamarck, Huxley
Contemporain : la biologie et génétique
A)Les conceptions antiques du vivant
Aristote
Le problème posé : comment expliquer la spécificité du vivant ?
Réponse de son époque : peu importe, seul compte le fait de conserver cette spécificité. L’étude du vivant se borne à l’étude des vivants, la médecine.
Or, la médecine remarque que les désordres dans le corps sont à l’origine des maladies.
L’étiologie médicale (étude des causes), se résume donc à rechercher le désordre corporel et à y mettre fin (traitement des symptômes plus que de la maladie qui en est la cause).
L’hystérie : étiologie = inflammation de l’utérus
Problème : Comment expliquer alors cette organisation valable qui fournit le vivant ? Si un désordre nous ramène à la mort (au non-vivant), quel est le principe organisateur ?
Réponse aristotélicienne : il faut un agent non-matériel pour expliquer l’organisation matérielle : la forme.
Couple forme et matière, la matière n’existant pas en dehors de la forme, tandis la forme peut être appréhendée seule, par l’intellect notamment.
La matière est ce qui compose chaque être.
La forme est ce qui organise chaque être.
La spécificité du vivant n’est pas dans la détention d’une forme (le non-vivant est également un couple matière/forme), mais dans la capacité d’évolution de cette forme, d’une forme inachevé vers une forme accompli en acte (couple puissance/acte), capacité appelée anima (ce qui anime, ce qui fait devenir autre).
Définition du vivant : objet capable de nutrition, d’évolution, réparation et procréation (c’est-à-dire qui en possède la puissance, pas forcément la capacité).
La spécificité du vivant se trouve donc la possession d’une anima, comme principe organisateur. L’homme, possède en plus l’animus, comme principe de compréhension et de classement (plus ou moins équivalent à l’intellect).
1ère conception vitaliste : ne se borne pas à voir dans le vivant une organisation particulière, mais également un principe organisateur, l’âme (3 types d’âme chez Aristote).
Conclusion et conséquences : puisque l’âme est le principe d’organisation et qu’il existe plusieurs capacités d’âme, la biologie ne consistera pendant plusieurs siècles qu’en un travail de classement des espèces en fonction de leur âme (création de la zoologie, botanique, anthropologie).
Problème de cette conception : Quelle est la place de l’embryon ? (réunion matière/forme, mais encore immature et donc encore non-humain en acte).
Question éthique : a-t-on le droit de pratiquer des expériences sur ces embryons (identité de l’embryon humain et animal jusqu’à un certain nombre de divisions cellulaires).
14ème jour ap. fécondation = apparition des premiers éléments de système nerveux. (début de la différenciation en homme).
Un homme est-il un homme à partir du stade pré-embryonnaire ? (apparition des premiers éléments nerveux)
A partir de la conception ? (stade de la personne, comme dans la conception religieuse)
A partir du moment qu’il s’agit d’une personne potentielle ?
La réponse aristotélicienne semble aller dans ce sens, mais faut-il alors décider de cette embryon en fonction de ce qu’il est en acte ou de ce qu’il deviendra en puissance ?
Harvey
Problème posé : Comment expliquer le fonctionnement interne du corps.
Réponse de l’époque : réponse aristotélicienne. Le corps est un microcosme (non-observable) qui agit comme le macrocosme (observable), ce qui fait que « le cœur est au corps ce que le soleil est au cosmos »). L’idée dominante à l’époque est donc que le sang part vers les organes et les nourrit de sa substance (absence de retour du sang au cœur). La flux sanguin est donc unilatéral (rayonnement).
Problème : Comment expliquer alors qu’une perte de sang locale entraîne une mort générale ?
Si la théorie vitaliste d’Aristote est juste, alors un désordre locale devrait avoir des conséquences locales et ne pas toucher le reste de l’organisme (comme pour le macrocosme, si une planète disparaît, cela ne remet pas en cause l’existence du système solaire.
Réponse d’Harvey : Au départ, stricte adhésion aux thèses d’Aristote.
Puis voyage à Cordoue, et découverte des travaux d’Ibn Al Nafis (découverte de 2 trajets sanguins autonomes et surtout indépendants, pas de mélange possible entre ces 2 sangs)
De plus, il découvre l’hypothèse d’un lien entre la contraction du cœur et le mouvement sanguin.
Expérience d’Harvey : Il va prendre différents cœurs humains et en mesurer la contenance (plus ou moins 30g). Il mesurera également le nombre de battement du cœur (entre 70 et 80 battements/minute), ce qui fait qu’en 1 minute, le corps a expulsé entre 2.1kgs et2.4kgs vers le reste du corps (sang qui sera assimilé par le reste du corps d’après la théorie aristotélicienne).
Ce qui fait que sur une journée, le cœur a produit entre 3024kgs et 3456kgs de sang.
Une production aussi élevé de matière semble impossible, puisque à partir de quoi pourrait provenir ces 3t de sang. Si l’on s’en tient à l’hypothèse aristotélicienne, c’est par ré-agencement de matière dans une nouvelle forme qu’est créé le sang, si bien que l’homme, pour survivre, devrait ingérer plus de 3t de nourriture par jour pour satisfaire ses besoins en sang.
Puisque cela est impossible, le sang n’est donc pas ingéré par les membres périphériques, mais il fait un aller-retour entre le cœur et ces membres.
Découverte de 2 circuits sanguins différents : un trajet aller et un trajet de retour.
Conclusion et conséquences : si le sang n’est pas utilisé par les organes périphériques, c’est donc que le trajet sanguin doit avoir une autre utilité. Le système d’Harvey remet donc en cause l’ensemble du système physiologique de son époque.
Le vivant n’est donc plus une anima qui se transmet à l’ensemble de la matière au moyen du sang, mais une plomberie particulière dont il faut découvrir les règles et l’utilité.
D’un point de vue général, la renaissance, au travers d’Harvey, de Léonard de Vinci (dissection de cadavres pour observer l’organisation interne du corps) et de Vésale (dissection, mais cette fois-ci publique)
Léonard de Vinci
Il s’est intéressé à l’étude du corps humain pour améliorer son travail en tant qu’artiste (recherche du réalisme). Lors de ses dissections, qui se devront d’être discrète pour éviter d’attirer l’attention de l’inquisition, il dressera une cartographie très précise de l’intérieur du corps humain, tel le plan de l’une de ses inventions. Ses observations l’amèneront à des hypothèses assez proches de celle d’Harvey et Vésale, c’est-à-dire la réduction du corps humain à une machinerie complexe dont il faut comprendre les rouages.
Idée d’une exploration du corps humain comme on explore une terre inconnue.
Ses schémas sur le vivant forment une carte en 3 dimensions (De Vinci dessine les mêmes régions du corps selon différents angles) et révèlent la pensée profonde qui habite son étude du vivant : le corps est une machine dont il faut comprendre le fonctionnement.
Ainsi son étude du fonctionnement de l’œil est remarquable.
Expérience d’optique : De Vinci prit une œil qu’il plaça dans du blanc d’œuf, et fit ensuite chauffer jusqu’à ébullition. Une fois arrivé à ce point, l’œil est devenu dur et peut donc être coupé en 2. Une fois l’œil coupé, De Vinci représenta l’ensemble de son contenu sous forme de schémas, montrant par là-même le rôle des différents éléments (cristallins, cornée, etc.) et expliquant le rôle de l’image rétinienne dans la transmission nerveuse de la vue.
Tous ces auteurs révèlent un tournant dans l’étude du vivant : la nécessité de recourir à l’expérience et de concevoir le vivant comme une simple machine dont on peut étudier le fonctionnement de manière autonome.
Jean-Baptiste Lamarck
Problème : si le vivant se distingue par une certaine forme, alors pourquoi l’étude des vivants passent-elles par des disciplines différentes ?
Contexte historique : Le problème du vivant est toujours un problème de classification et pas encore un problème de compréhension. Si l’homme est étudié de manière plus approfondie, c’est dans un but évidemment pratique, celui de pouvoir le maintenir en vie. Outre cette recherche spécifique à l’homme, animaux et végétaux sont quant à eux parquer dans une étude des rapports qu’ils possèdent avec les autres membres de leur catégorie (dans le but de les classifier donc, mais également d’étudier leur comportement)
Réponse de Lamarck : Lamarck sera le premier à dépasser les clivages existants entre les différentes disciplines (zoologie, botanique et médecine), pour créer une discipline basée sur le point commun entre ces différentes matières : la biologie, qui sera l’étude des mécanismes de la vie et du vivant.
Si le terme ne vient pas de Lamarck, il sera le premier à en généraliser l’emploi.
La conception de Lamarck n’amène pas réellement pas de nouvelles conceptions sur le vivant, elle essaie simplement de concilier en un tout cohérent les nouvelles conceptions sur le vivant.
Il ne s’agit donc pas tant de montrer une explication du vivant chez Lamarck que d’en montrer la cohérence.
Par-là, son entreprise s’oppose à la théorie dominante de l’époque, la théorie de Cuvier (théorie fixiste), qui pense que la science doit se contenter de faire l’inventaire de ce qu’elle voit et peut expérimenter, sans chercher à extrapoler à partir de ces données.
Conclusion et conséquences : la réduction des différents domaines sur les vivants à une discipline du vivant, les théories de Lamarck ont permis la mise en avant d’un nouvel objet, qui restait jusque là hors du domaine de la science : la vie.
En effet, avant Lamarck, les sciences s’intéressaient aux vivants, mais jamais au phénomène de la vie en général (au mieux, on s’intéressait aux mécanismes qui permettaient de conserver le vivant, sans chercher à en comprendre la logique, mais juste en reproduisant la bonne marche de l’ensemble).
De plus, les théories transformistes de Lamarck ont permis à la science de se séparer des explications religieuses, en fournissant une autonomie au vivant.
Problèmes des conceptions de Lamarck : Si le vivant est un phénomène général, équivalent chez l’homme et chez l’animal, voir même chez le végétal. Dès lors, doit-on étendre la bioéthique à l’ensemble des vivants ? Faut-il, après les droit de l’animal et de l’animal (encore non-reconnus en règle générale), envisager un droit du vivant ?
De plus, si on peut définir facilement ce qu’est un vivant, qu’est-ce que la vie ? Si on veut fonder une science sur cet objet, encore faut-il pouvoir le définir.
Huxley
Contexte historique : Les théories du vivant, au 19ème siècle, sont partagées entre les fixistes d’une part (créationnistes et catastrophistes) et transformistes. Le problème est donc de savoir si la diversité des espèces était présente dès l’origine, ou si au contraire, les espèces s’étaient diversifiées au cours du temps.
Réponse de Huxley : Après avoir été un partisan du fixisme, Huxley, en rencontrant Darwin, va se convertir au transformisme (devenant du même coup « le bouledogue de Darwin », à cause de sa compétence et de sa pugnacité lors des joutes oratoires). Son principal ajout au thèse de Darwin (à tel point important qu’il finit par être assimiler aux théories de Darwin), fût la mise en avant de la parenté de l’homme avec les chimpanzés (non pas comme ancêtres de l’homme, mais comme proche parent).
Conclusion et conséquences : En replaçant l’homme dans le cadre d’une évolution naturelle, les théories évolutionnistes placent le vivant au stade d’une mécanique qui possède ses propres règles, et finissent de l’éloigner de son origine divine. (passage du vitalisme au mécanisme)
De plus, cette conception ouvre la voie à de nouvelles connaissances sur le vivant (principe de mutation de l’ADN, de différenciation entre les espèces, etc.), mais ouvre également de nouveaux problèmes :
-les problèmes que l’on trouvait déjà chez Lamarck (problème des droits du vivant)
-de plus, si l’humain n’est qu’une extension de l’animal (une de ses évolutions possibles), peut-on les ramener l’un à l’autre de nouveau ?
Exemple : les chimères génétiques. Le fait que l’homme découle de l’animal nous permet-il librement de choisir d’exploiter cette parenté pour hybrider l’homme et l’animal ?
La biologie contemporaine.
Après avoir subi un mouvement de réunion des différentes disciplines du vivant, la biologie moderne voit de nouveau ses champs de connaissance se spécifier de plus en plus en se différenciant.
Cette différenciation apporte de nouvelles connaissances pour permettre de mieux cerner ce qu’est la vie (en réduisant de plus en plus le cadre des événements parasites, qui ne concernent pas réellement la vie, mais qui l’accompagnent), mais également en multipliant les problèmes qui lui sont associés.
En effet, si la vie est une simple mécanique, alors l’homme pourra être en mesure de la reproduire, mais également de la modifier. S’il n’y a dans le vivant qu’un simple jeu mécanique, quel limite éthique l’homme doit-il donner à son utilisation de sa connaissance ?
Si Dieu est à l’origine de la vie, alors la manipulation de cette vie devient un blasphème, et donc la barrière morale est facile à placer. Mais si la vie n’est qu’une heureuse organisation de matière, pourquoi l’homme ne pourrait-il pas rendre cette organisation encore plus harmonieuse ? (eugénisme, sélection prénatale, thérapie génique, etc.)
La conception que l’homme se fait du vivant dicte directement les limites qu’il s’imposera par rapport à ce vivant.
A)Les théories fixistes du vivant
La théorie de Darwin s’établit sur la base d’un constat : tous les représentants d’une même espèce sont différents les uns des autres. Ce constat, c’est au travers de ses voyages que Darwin le fera et ce qui l’amènera à sa thèse principale : seules les individus les plus adaptés survivent à leur milieu.
Ainsi, la théorie de Darwin s’appuie sur les points suivants :
-l’évolution est un processus lent, qui demande des millions d’années pour s’accomplir.
-cette évolution se fait par sélection naturelle (par survie et reproduction, ce qui implique les notions de dominant/récessif)
Exemple de sélection par la reproduction : un individu donné, même s’il possède des caractéristiques génétiques intéressantes pour l’espèce, ne sera pas choisi s’il n’est pas attirant pour le sexe opposé et donc ne transmettra pas ses caractères. Origine de la queue du paon.
-toutes les formes de vie actuelles découlent d’une seule et même origine, et se distinguent les unes des autres par un processus de spéciation.
La spéciation est le passage d’individus qui peuvent se reproduire entre eux à des individus qui ne peuvent plus se reproduire entre eux (formant ainsi 2 espèces séparées).
Il existe 2 types de spéciation :
-la spéciation allopatrique, qui explique le changement des possibilités de reproduction par un isolement territorial. Elle se décline en 3 formes différentes : vicariante (barrière naturelle qui vient isoler 2 groupes d’individus), péripatrique (départ d’un groupe d’individus vers un autre milieu, qui les éloigne de la population initiale) et parapatrique (population qui ne sont pas totalement isolées, du fait de frontières communes, mais qui ont des conditions de vie totalement différentes du fait de l’environnement).
-spéciation sympatrique, pour laquelle il n’y a pas d’isolement particulier, mais simple mutation d’une partie de la population, qui finit par reproduction par s’éloigner de la lignée originelle.
Bien que fortement décriées à son époque (Freud en parlera même comme étant la 2nde blessure narcissique de l’humanité), les théories de Darwin n’en ont pas moins finies par s’imposer, notamment grâce à 2 points :
-tout d’abord leur fécondité intellectuelle, puisque contrairement aux thèses de Lamarck, celle de Darwin ont permis le développement de la génétique (pour la recherche de ce qui supporte la mutation).
-Mais surtout car elles évacuent un problème que la science du 19ème/20ème siècle a totalement délaissé : la question du pourquoi, de la finalité du vivant, pour n’en comprendre que la mécanique et l’origine.